Refuges et sanctuaires
Dans cette nouvelle série d’œuvres sur papier, réalisées au cours des 9 derniers mois, Gabrielle Bejani crée des scènes fantasmagoriques oscillant entre épouvante et quiétude. Peuplées d'arbres aux racines exsangues ou d'oiseaux errants, elles évoquent les espoirs, les dilemmes et les douleurs qui agitent le Levant.
L'œuvre Wounded Dreams (rêves blessés) est l'une des premières réalisées pour la série. Elle porte sur les rêves de la jeunesse levantine, abîmés par une réalité aride, où il est ardu de se construire et de se réaliser.
Dans une forêt de troncs décapités aux racines apparente, deux silhouettes se détachent. L'une, assoupie, repose sur une jeune pousse verte émanant d'une souche, tandis que d'autres bourgeons s'échappent de sa tête bouclée. L'autre figure est debout, mi-humaine mi-plante ; elle fleurit dans et avec le paysage. Ensemble, ils tentent timidement de se renouveler. En toile de fond, un ciel d'un bleu d'encre laisse apercevoir ses écorchures.
Cette œuvre prend racine dans plusieurs idées, telles que celle de l'indigénat comme un état de symbiose avec la faune et la flore. La relation au naturel a une place prépondérante dans cette série, où la condition de notre humanité semble étroitement entremêlée au sort des arbres et de la terre.
Dans l'œuvre intitulée Maskun (« possédé » ou « hanté » en arabe), un arbre imposant au feuillage bleu se dresse, seul, sous un ciel mi-noir mi- rouge sang. Ce bleu est la seule note de calme dans un paysage autrement traversé par des éclats rouges qui semblent s'échouer du ciel, comme une pluie de braises. Le titre fait référence à d'anciennes traditions rurales du Sud-Liban, où grottes, sources, arbres et collines étaient, et sont parfois toujours, considérés comme habités par des esprits bienveillants. Cette croyance témoigne d'une spiritualité ancienne, où un lien sacré existe entre la terre et ceux qui l'habitent.
L’exposition aborde aussi la difficulté de bâtir sa vie dans un environnement meurtri et meurtrier. Au travers des œuvres, la douleur affleure dans des ciels écorchés et une palette sanguine, mais aussi dans l'évocation du déchirement de l'exil et de la fuite, convoqués à travers les symboles des oiseaux et des embarcations, ou dans une figure hésitante, prise dans un entre-deux de couleurs et de textures.
Toutes les œuvres sont réalisées sous forme de collages, à partir d’encre et d’aquarelle, sur un papier japonais traditionnellement utilisé pour l’archivage et la restauration de documents. Léger et semi-transparent, ce papier permet à Bejani de travailler par superposition, créant des effets de voile, de profondeur et de volume. Elle le sculpte, le froisse, l’écorche et le déchire, faisant apparaître des formes bombées, parfois accordéonées, ainsi que les différentes strates de papier qui se trouvent en deçà. La matière devient ainsi partie intégrante du langage de l’œuvre.
À la jonction entre peinture, dessin et sculpture, Gabrielle Bejani a développé une technique profondément personnelle. Ses œuvres irrégulières sont d’une fragilité farouche. Elles portent dans leur matière même la tension entre déchirure et réparation.
Bejani puisent ces références dans des sources diverses, telles des lectures, comme A Landscape of War de Munira Khayyat et Braiding Sweetgrass de Robin Wall Kimmerer, ou même dans des images et vidéos vues sur les réseaux sociaux. L’oeuvre Seeded Hope (Ahmed the little farmer) est ainsi une référence directe, et un hommage, à Ahmed, un enfant de Gaza connu sur Instagram sous le pseudonyme « Ahmed the little farmer ». Il y partage son quotidien en montrant les légumes qu'il parvient à faire pousser malgré les conditions dramatiques à Gaza. Dans l'une de ses vidéos, il pointe du doigt une minuscule aubergine, expliquant qu'elle incarne, pour lui, l'espoir.
C'est peut-être là, finalement, ce que cherchent les œuvres de Gabrielle Bejani : non pas fuir la blessure, mais planter quelque chose en elle. Refuge et sanctuaire ne sont pas des lieux que l'on trouve, ce sont des gestes que l'on répète, patiemment, dans une terre qui ne cesse de se dérober. |